L'infini et son envers

Photo: Nicolas Guéguen
Photo: Nicolas Guéguen

 

     Imagine que nous puissions disparaître, tout comme les fleurs, les oiseaux et les astres…

    Tu veux dire, si nous étions mortels ?

    Oui, c’est le terme que je cherchais !

    Je ne vois pas comment on pourrait vivre normalement en sachant qu’un jour...

    Et si ça arrivait vraiment ? Si un jour les hommes devenaient périssables ?

    Comment ça ?

    Je ne sais pas, mais imagine qu’un sort nous soit jeté...

    Qui pourrait faire une telle chose ? Nous possédons aujourd’hui la certitude de constituer l’espèce la plus puissante...

    Et s’il existait quelqu’un au-dessus de nous, nous manipulant et se jouant ainsi de nous tous ?

    Je ne comprends pas le sens de ta question. Où veux-tu en venir ?

    C’était juste une idée en l’air. Mais tu as raison, c’est absurde…

    Peut-être pas, dans le fond… Maintenant que tu m’en parles, je me souviens d’un rêve dans lequel je mourais...

    Quelle horreur !

    Au début, oui. J’étais pris dans ce cauchemar. Mais au bout d’un moment ça s’est calmé ; je me suis fait à cette idée d’un destin sans échappatoire…

    L’acceptation de la mort ?

    Je crois que nos vies y gagneraient en intensité et en émotions. Étant susceptible de disparaître à tout instant, nous ne perdrions pas notre temps à nous reposer et à ne rien faire des semaines durant... Si j’étais mortel, j’en profiterais au maximum ; je m’enivrerais des plaisirs de la vie.

    Je ne crois pas que ça rendrait les gens très rationnels. On finirait tous par perdre la tête.

    Je pense au contraire qu’on s’habitue à tout, y compris à une telle idée…

    Et tu penses vraiment que ce soit possible ?

    Certains d’entre nous ont par le passé tenté de se supprimer. Un groupe d’étudiants, si je me souviens bien. L’un d’eux a sauté d’une falaise, un autre a absorbé d’infects breuvages... En désespoir de cause, certains ont même fini par se trancher la tête…

    Et alors ?

    Au bout de quelques heures, ils avaient une nouvelle tête, avec un nouveau visage. On dit même qu’une fille a renouvelé une quinzaine de fois l’opération, jusqu’à ce sa tronche lui convienne...

    Tu devrais essayer ça, alors !

    J’y ai pensé, mais ça m’effraie quand même un peu.

    Sans vouloir être méchant, tu n’as pas grand-chose à perdre.

    C’est vrai, mais imagine un peu que je me retrouve avec une gueule comme la tienne. Là, je n’aurais plus qu’à chercher un réel moyen de me supprimer.

    Très drôle !

    Il paraît tout de même qu’il existe une solution. J’ai entendu parler d’un type cherchant à mettre au point une sorte de vaccin contre la vie !

    Des bobards pour se faire de la pub.

    N’empêche que si c’était vrai, ça bouleverserait nos vies. Je suis convaincu que beaucoup seraient intéressés par une telle invention. Je connais même des types, qui seraient prêts à dépenser des millions pour pouvoir mourir.

    La mort n’a pas de prix !

    C’est con c’que tu dis.

    Je sais, mais je ne fais que répéter la devise que l’arrière-grand-père de mon arrière-grand-père cite à longueur de journée et de nuit…

 

Je crois que c’est à ce moment-là qu’on frappa à la porte. Quel abruti pouvait cogner si fort à une telle heure ? Le réveil affichait sept heures trente-quatre et des poussières. Malgré tout, je me sentais léger, neuf, immortel !!! Eh merde ! Je m’étais encore fait gruger par une saleté de rêve ! Quel sorte de taré étais-je pour croire ainsi à toutes ces merdes issues de mon déglingué cerveau ?

 

Le gusse qui se pointa eut droit à une convaincante engueulade. Ce n’est qu’ensuite qu’il put commencer :

    Excusez-moi de vous déranger de si bonne heure, mais la situation est réellement urgente.

    Ouais ?

 

Il sortit aussi sec une bible de sa poche et me la tendit sans mot dire. En vérité, il n’eut pas le temps d’ouvrir son bec de malheur, car aussitôt je le plaquai contre le mur, le saisis là où ça fait très mal, écrasai le tout, puis cognai la tête du type trois ou quatre fois contre le chambranle de la porte. En voyant son misérable corps s’affaler, je compris que j’y avais été un peu fort. J’avais donc intérêt à reprendre les choses en main avant que quelqu’un se pointe… Et si je transportais sa carcasse dans ma carrée, afin de lui faire subir les pires outrages ? L’idée était séduisante, mais manquait à la fois de loyauté et de piment. En bon gentleman, je me ressaisis et pris le pouls de ce chrétien. Mine de pas grand-chose, il était bien vivant. Je dois même dire qu’il avait presque l’air humain, malgré un teint quasi cadavérique et un visage émacié. Et si je venais de casser la gueule à Jésus ou un mec de cet acabit ? Quel titre pour un livre ou un film : « Comment j’ai réglé son compte au Christ » !

 

En y regardant mieux, je décidai qu’il s’agissait en effet d’un escroc, mais d’un niveau déplorable. Ni le lieutenant d’Al Capone, ni même le valet du lieutenant. Je n’avais affaire qu’à un pauvre pigeon.

 

Comment pouvais-je en vouloir à cet idiot K.O ?

 

A.G