Appel d'air

© Arnaud Guéguen
© Arnaud Guéguen

     L'appel d'air que voilà. Plein la tête. Soudainement. Du vide à fond la caisse. Des litres de vide tout juste imbibés de cette fragrance antique. Celle qui m'a accompagné d'un bout à l'autre, à des moments divers et souvent anodins. Pas de ces parfums que l'on hume. Plutôt de ceux que nous sommes les seuls à pouvoir percevoir. Signes subjectifs, avertissements internes d'un instant particulier, instant à saisir.

 

     Ce coup-ci, c'est le moment ou jamais. Derrière, peu de chances qu'une telle occasion se représente. Peu de chances que quoi que ce soit se représente... Ce que, pour faire joli, je nomme vide est une absence de peur : une paire d'yeux mornes, un cerveau parvenant à se formuler la situation... mais le tout relativisé par des nerfs curieusement laissés au repos. Ne reste donc que l'impression, et encore celle-ci n'est ni neuve ni née de l'instant, puisqu'elle n'est qu'un rappel d'une sensation intime dont l'origine nous était en son temps déjà inconnue et qui nous semble toujours aussi vague, mystérieuse, subtilement attachante et entêtante. L'avons-nous toujours aimée ? Nous nous y sommes accoutumés et ne nous souvenons plus vraiment ce que cela faisait de la haïr. Nous avons appris à l'anticiper, la voir venir, elle et ses variantes, mais sommes restés incapables d'en tirer des règles, des enseignements, des explications.

 

     Moi et ma vague impression à deux pas du néant. Ni excitant ni flippant. Neutre. Alors je m'accroche à ce qui se présente. Un rien ajouté à un pas grand-chose qui du coup prend les allures d'un tout. Forcément y'a plus qu'à trouver ça formidablement beau. Mieux que de se dire que tout cela n'avait aucun sens, mieux que d'être dans le vrai à s'en faire vomir. L'appel d'air que voilà. Beau comme l'instant d'avant le dernier instant, beau comme le résumé de l'inanité, du désespoir et de la vacuité, comme un tableau qui n'a pas d'autre mérite que d'être final. Pas l'inverse de la naissance (maternité ou autre), la même chose finalement, vu que les gamins et les chefs-d'œuvre tirent leur magnificence de leur fugacité, de la mort qui déjà se lit dans leurs yeux inconscients. Moi et mes semblables ne sommes ni assez cons, ni assez acteurs pour y voir autre chose que ce que la prescience nous susurre : l'évidence, de la vie sans vie jusqu'aux tapis roulants, modes automatiques, logiciels usés et néanmoins férocement immortels.

 

     Mais oublions deux secondes le vide et concentrons-nous plutôt sur les formidables riens qui n'ont rien à y foutre et qui néanmoins s'y baladent telles de minuscules planètes entre des espaces de je ne sais combien de millions d'années-lumière. Ces espaces ambigus devront le rester, car là réside leur charme. On va néanmoins tenter de saisir l'esprit de ces poussières d'étoiles. On va rouler, planer, se baguenauder à travers les dimensions de ma vie exemplaire. Pour bien commencer, chassons quelques rêves plus savants qu'un esprit conscient rompu aux rationnelles gymnastiques. Le dernier en date, premier à se rappeler à moi. Encore trop frais pour que ma bouche ait eu le temps de nettoyer ce goût subtil qui constitue probablement son essence même. J'en pleurerais presque rien qu'à l'évoquer. Pourtant s'il ne s'agissait pas de moi, mais de vous, sales cons interchangeables que vous êtes, je hausserais les épaules, puis irais même jusqu'à considérer ce geste comme une perte de temps. Seulement, la subjectivité dont il est ici question n'appartient qu'à moi. À ce titre, elle relève du mystère divin, de la beauté, de la douleur transcendantale. Absolu. Modèle en soi, référence personnelle se prenant forcément pour le centre d'un univers assez tordu et mouvant pour ne pas posséder de centre ! C'est l'un de ces rêves qui parviennent à nous rendre à notre passé. Voyez comme je suis bienveillant. Voyez comme finalement je vous inclus finement dans mon expérience ! Un rêve dont vous avez raison de n'avoir rien à foutre, mais que par paresse et égocentrisme vous n'allez pas tarder à trahir, travestir en l'un de vos misérables songes tellement plus intéressants et surtout vivants. Mais je le répète, à votre place j'en ferais de même. Allons-y tout de même. Que ceci ne nous empêche pas de... Car, malgré tout, votre imagination digressive ne saurait se contenter d'une rampe de lancement, surtout lorsque celle-ci se résume en un C'est l'un de ces rêves qui parviennent à nous rendre à notre passé. Il vous en faut bien plus : que l'on vous tienne par la main d'un bout à l'autre de votre délire, souvenir, catastrophique anamnèse. Ainsi, la précision avec laquelle je vais redonner vie à un frisson pas si anecdotique que prévu sera le décor devant lequel vous peindrez ce que vous aurez le culot de prendre pour votre propre toile. Ce que vous êtes incapables de saisir, c'est que, même ignares, même superficiels, légers, distraits par la moindre fluctuation météorologique, incapables de vous concentrer et de donner à mes mots leur sens unique (bien qu'équivoque), la manipulation jouera à plein. Pas juste l'influence, le mot qui par association d'idées, l'image universelle qui vous rappellera tel élément propre à votre biographie ou à votre représentation de l'univers. Beaucoup plus que ça. Alors, même si vous êtes du genre lecteur tête en l'air, le rêve qui m'a fait me prendre pour le moi d'il y a dix ans a déjà commencé à faire pénétrer en vous ses singuliers sorts. Matez-moi ce type exemplaire qui déjà n'est plus seulement moi ! Voyez-le tâter du lit, prier pour un sommeil lourd et léger, meilleur des mondes, rêves de forêts, conscience bétonnée ! Il s'y prend mal, bien sûr, personne n'est dupe de ses subterfuges, surtout pas lui. Soyez donc lui si ça vous chante. Moi et lui on s'en tamponne l'ego. On se souvient de la nuit et de ses détails dignes d'un décompte de méfaits. Il est allongé dans le noir, un coup sur le dos, un autre sur le ventre, puis un côté et enfin l'autre, le bon, celui dont il se lasse un petit peu moins vite. Cette gymnastique née des nerfs et d'un cerveau salement ressasseur n'a pas arrangé sa céphalée. A été déterminé par une discussion entamée dans la journée, discussion avec un lui-même au bord du non-retour, a été déterminé à se rejouer le film. D'abord, s'est tenu à un développement thématique. Ensuite, a opté pour le plan chronologique. Finalement, s'est arrêté sur une période censément heureuse, celle où il vivait en tel lieu, fréquentait telle école, telles personnes, mangeait telle marque de gâteaux ou de chocolat, était possédé par telle faiblesse récurrente, faiblesse physique conséquence d'une fragilité mentale ne s'étant depuis jamais vraiment démentie. Le lieu s'est précisé, redessiné, sans résistance. Facilement, il a tout revu, mieux que s'il se fût rendu sur place. Mieux, puisque depuis ça avait dû changer des masses. Mieux, puisque les impressions, questions, états d'esprit d'alors ont repris leur place toute-puissante, en ont gommé les dix années d'un passé devenu du coup futur inconditionnel, futur vécu, divination consommée, avenir assez décevant pour devoir être oublié.

 

     La pièce était le symbole parfait d'une époque essentielle de sa vie. Il en a fait le tour pour vérifier et aimer avec ses deux regards, celui d'avant, puis celui du spectateur endormi. Il ne s'est donc pas contenté de voir, il a aussi fini par sentir ce qu'il sentait alors. A retrouvé ses sens presque neufs. En a joui tant qu'il a pu. Pour ce faire, il s'est efforcé d'oublier son rôle de juge omniscient. Par moments ce dernier a néanmoins réussi à reprendre le dessus. Nous a miné, l'enfoiré, avec ses réflexions ! Tout le monde en a eu mal au bide. On s'est même entendu formuler des regrets, des « putain, déjà tout ce temps, à ce train y'en a plus pour longtemps ! » des « merde, déjà tant d'années », des « tout ça mort à jamais ! » Mais dans l'ensemble, ça a été formidable. Enfin, ça c'est le jugement que je porte a posteriori. Sur le coup, c'était formidable de banalité. La routine. Pas un endroit que l'on retrouve avec joie, mais ce lieu de tous les jours que l'on regarde sans plus vraiment le voir. Ça plus les habitudes qui nous emmerdent et qu'avec l'expérience on sait vouées à se muer tôt ou tard en motifs de nostalgie. N'empêche que c'était formidable, bordel ! formidable que ce lit à sa place, pile-poil contre le mur. Formidable que cette fenêtre standard, cette vue sans intérêt, ces bibelots ridicules et encombrants dont personne ne pourrait vouloir et dont j'ai bien fait de m'être débarrassé depuis. Formidable que tout ce temps devant soi, savoir que l'on peut encore se permettre de s'imaginer l'avenir, se le rêver, s'halluciner un champ des possibles, s'autoriser d'immenses plages de glandouille, y trouver une forme de beauté, griller quelques unes de ces cartouches à la valeur vague, incertaine. Savoir que rien ne dure, trouver ça torturant, injuste, mais ne pas le sentir, posséder quelques indices annonciateurs, mais pas de preuves tirées de l'expérience personnelle. Ne pas encore avoir assisté à un seul enterrement, n'avoir vu la mort que de loin. Toujours gravir la montagne quoi que l'on fasse, pas le moindre signe de fatigue. Pouvoir accumuler les échecs sans vraiment mériter le qualificatif de loser. Avoir des excuses que l'on considère infondées et dont on aime néanmoins jouir. Et les débuts, les premières fois que l'on enregistre vite fait entre deux autres moments inoubliables, mais sur lesquels on prend à peine le temps de revenir, puisque demain nous volerons à des hauteurs tout aussi élevées et donc tout aussi lassantes. Plat pays de l'adolescence heureuse qui s'ignore. Sauf que j'exagère, nourris un stéréotype qui, sans devoir être totalement démenti, mériterait d'être relativisé, affiné, comme dirais-je. Mais pour ma défense, n'oublions pas que la facilité à laquelle je me livre s'inscrit dans une globalisation, une vision moyenne, vision statistique de la situation. J'écris pour la prochaine bouteille que nos scientifiques enverront dans l'espace, la Pioneer 15 ou le voyageur 5... Il s'agit aussi un peu de vous. Je vous ai prévenus. Seule façon de vous intéresser à mon entreprise. Vous êtes celui qui retrouve sa chambre d'avant, celle qui vous a vu faire et défaire ce tissu décousu, sans logique apparente, tellement évident pourtant, banal tissu qui aujourd'hui vous tient lieu de peau dans laquelle vous vous sentez si mal. Pourtant, je, il et nous sommes des nantis, nous le savons pour avoir eu l'occasion de comparer. Nous nous souvenons aussi nous être acheté cette guitare sur laquelle nous nous sommes livrés à de bien naïfs calculs du genre découverte du monde, des gammes et des pièges balisés à mort. Nous nous souvenons des pas d'heures et des amis, relations, connaissances... à perte de vue, amas humain à ne plus savoir qu'en faire. Même les plus coincés d'entre-nous se sont baladés dans ces champs d'âmes. Nous y avons vu beaucoup d'acteurs qu'en telle heure nous prenions pour des héros assurés. Ça semblait à la fois impossible et si facile que de hausser la voix d'une tierce mineure afin de se hisser au-dessus des motifs regrets...

 

     C'était quand même formidable, parce qu'il le faut et que l'on ne peut tout de même pas se dire que notre vie se résume à un long, monotone et angoissé pied de grue dans la salle d'attente d'un médecin qui n'existe pas...

 

     Mais revenons à notre rêve. Ce que je n'ai pas précisé, c'est qu'il s'agit d'un rêve entamé à l'état de veille. Enfin, je n'en suis pas certain. Ce qui est sûr c'est que je l'ai bien cherché. À force de ressasser jour et nuit, de brasser, mélanger, reconstituer, récrire parfois tous ces passés que je me suis même amusé à inventorier, grouper, classer... à force de, les niveaux de conscience ont fini par s'amalgamer au point de devenir magnifiquement illisibles. Je ne sais plus aujourd'hui démêler la terre du ciel, le problématique de l'apodictique, le subjectif de l'objectif, les sens du sens... mais reprenons, si nous le pouvons ! Perdons-nous, mais faisons-le avec classe, beauté, douceur, légèreté... L'obscurité, partout, sauf là-haut. Œil intérieur qui se balade d'un coin à l'autre de cette antique chambre. Vérifie que chaque chose est à sa place, tient les comptes, se souvient soudainement de tel détail, tel objet qui va ainsi lui faire parcourir sept lieues, se dit (suis-je pour autant éveillé ?) « Je n'y avais pas repensé depuis au moins dix lustres. » Et l'œil lui-même, probablement parce qu'il est relié à l'un ou l'autre de mes centres, se surprend à éprouver. Merde, mais vrai ! Il éprouve du dépit, de la satisfaction et finalement s'immobilise sur un dégoût résigné. Immobilise son jugement d'œil, mais se dépêche de classer cette affaire (en attendant de la ressortir lorsque l'occasion se présentera) pour passer à autre chose. J'examine cette pièce dans tous les sens, à toutes les époques, refais l'historique de ces dix ans (ce chiffre est arbitraire, dieu vous autorise à le remplacer par son double, sa moitié ou autre, si cela vous chante mieux aux esgourdes), période incluant les inévitables changements : du poster de l'adoré Slash (guitariste alors magique, intouchable) que l'on finit par remplacer par une gravure de Nietzsche, aux déplacements de meubles, machin cassé involontairement ou en se battant avec son frère, sa sœur ou son chien, tapisserie arrachée durant un face à face avec l'idée de l'infini néant... Repense à ceux qui ont connu les lieux, curieux aux yeux las ou largement ouverts, ceux qui m'y ont rendu visite une seule fois ou plus régulièrement. Les déjà morts, les vivants disparus, vivants qui eussent mieux fait de mourir ou de disparaître encore plus loin de ma vue... Rien d'extraordinaire ! Toujours pas d'histoire ! Mais formidable, parce qu'après ça je me suis tapé les autres pièces et même le balcon où une odeur de nuit blanche, de veille d'examen, de mal de ventre et de vomi mémorable m'attendait, intacte. Ma mère m'a rejoint. M'a touché par sa présence, Réconforté, Rassuré, Rappelé que je n'étais encore qu'un grand enfant, Remémoré ma prime enfance, tracé le pont de son infinie bonté et de mon immuable nature. Pénétré par ma conscience d'alors, retrouvant ma neuve peau, j'ai dû écarter l'idée d'un recul, d'une prise de conscience du dormeur cherchant à mêler son triste grain à cette affaire qui pour ne pas être gâchée, pour pouvoir, le matin venu, être considérée comme formidable, devait garder sa pureté, écarter d'elle l'idée de virtualité. Attendre le matin, le maintenant de l'écrivant tentant de mettre les choses au net en leur donnant des noms à laisser rêveur. Mais d'abord, permettre à la partie de se dérouler, être encore le personnage, à fond, avec le naturel, l'insatisfaction et tous les inconvénients que cela implique... D'ailleurs, ces 17 ans sonnent comme leur double. D'une manière plus générale, les mots trop ordonnés ont laissé passer leur chance. Alors, rompons les rangs ! Pour ce faire, abandonnons l'artificielle première personne et introduisons de la musique dans notre voyage temporel...

 

     L'éveil à l'existence sonne comme une basse entêtante que perçoit, sans une déperdition, l'arrière du cerveau, siège des primitives passions. Toujours, la basse accompagne, ne sait plus faire que cela, accompagner l'intelligence et l'impression subtile, lui offrir une assise, un repère et plus encore une autorisation, sorte de laissez-passer pour la fusion ultime des genres, comme lorsque culture et ivresse jouent de concert un inédit et fugace chef-d'œuvre. L'un sans l'autre n'est qu'humain, trivialement (que ce soit en tant qu'être uniquement animal ou que vain savant). Avez-vous déjà entendu le chant cadencé des hommes courbés s'adressant au sol nourricier élevé au rang de divinité ? Sauriez-vous l'apprécier au point de pouvoir vous retenir de tout commentaire ? Et si là-dessus venait se greffer un sens moins vulgaire, moins irrationnel ? Y gagnerions-nous en puissance, gloire, grandeur ? Saurions-nous adorer le goût d'une première fois digne de n'importe quelle immémoriale légende ? L'homme est-il enfin prêt à laisser tomber ses plus grossiers masques pour se révéler en tant qu'animal génial et définitivement mortel ? La basse a fonction de rappel, résurgence de nos cavernes préhistoriques, symboliques et utérines. Il en va de même de la percussion lorsqu'elle sait rester simple, cardiaque et répétitive. Ces instruments représentent le sol dénué de son caractère sacré, le sol terre-à-terre sur lequel poussent les plus banales patates et le blé dont on fait le rassurant et chaleureux pain. D'autres instruments, tels le piano, les cordes vocales, le violon ou encore la guitare, nous emmènent ailleurs, Pas au ciel, mais sur terre, toujours, même lieu, mêmes légumes, avec le sens en plus, celui du poète-physicien récapitulant les certitudes, en inventant d'autres, assez nouvelles pour enivrer et donner envie de poursuivre les danses, jusqu'à épuisement de la nuit et des limites de toutes natures. Les danses en question possèdent donc des fonctions tout à fait rationnelles. Ainsi, ce ne sont pas vraiment des fous que ces hommes s'agitant comme des déments. Fous ils ne le sont que le temps d'une pirouette cadencée. Aussitôt après, ils retrouvent le pouvoir lucide qui les aura poussés à se régénérer par le rythme, l'oubli momentané, la gestuelle spontanée. Les vrais cinglés sont les aveugles du quotidien avançant à coup de triques invisibles. L'enfant, quant à lui (et plus encore l'adolescent), trouve bien souvent sa place dans ces dédales musicaux. Il faut dire qu'il a pour lui l'ignorance et la cadence, mais aussi le dédain, voire la haine, des déjà-vécu. De ses aînés il se moque. Sa valeur étalon est un présent unique servi à ses seuls sens. C'est du moins ainsi que je me représente (à l'âge d'avant compte à rebours), singulier et universel, foulant une neige immaculée, quoique générique. Les sons, je ne les entendais pas, ne les reproduisais jamais tels quels. Bien fait (c'est à dire mal gaulé) pour ce vital passage, façonné pour déraisonner avec un entendement dérangé et dérangeant, j'étais alors capable de capter mon impuissance pour la jeter, tel un blâme, sur les blêmes emblèmes d'une fade sagesse. Souvenez-vous de moi, monstre et enfant, physiquement achevé, abattu pour son bien, souvenez-vous de ma maladresse passe-partout, ma démarche atterrée, mes silences handicapants... Ma mémoire elle-même doute du fait qu'il pût exister pareille fugue. Pourtant, à bien tendre mon esprit, assez pour l'éloigner d'un présent hésitant, je retrouve le frisson premier. Malheureusement, je n'agis qu'en témoin. Disons que je me souviens avec le recul mural. Et qui, selon vous, se soucie du point de vue d'un mur démoli depuis des siècles ? Qui peut se contenter d'un récit dépassionné, suite de faits auxquels on aura inoculé deux, trois émotions fanées ? Vieillesse creuse dans ses souvenirs entre deux âges, en ressort des matières inertes, suspend celles-ci aux poteaux d'une puissance défunte... Finalement, après s'être envoyé quelques piques, elle parvient tout de même à ranimer mes dix-sept ans et à leur trouver, en comparaison, une certaine droiture, une relative absence de naïveté ! Au moins, à cet âge, il n'est pas encore question de rattraper un temps prétendument perdu. Ainsi, on laisse filer les occasions et l'on se rêve multiple, variable, insaisissable, fuyant aux quatre mille coins d'un labyrinthe en onze dimensions. Dans le fond, ma chance aura été d'être assez inacceptable pour pouvoir reprendre sereinement une quête qui ne soit pas trop animale. N'y voyez pas là un principe, une sorte de dogme auquel je me soumettrais aveuglément. Malgré les incoercibles instincts, je me connais tout compte fait assez bien pour savoir que je ne m'en sors pas si mal et, surtout, que le mérite ne m'en revient pas. L'appel d'air que voilà ! Un vide plein de souvenirs ! A ne plus savoir la valeur de cette chandelle antidatée, En confondre la cire et ses diverses formes plus ou moins communes à mes semblables. Le temps s'en divise, révèle sa véritable nature qui n'est pas autre chose qu'un point de vue humain. En somme, aujourd'hui, hier et avant-hier ne font qu'un, ou mieux, ne font rien d'autre que de se laisser penser par l'insomniaque cherchant à donner, par le biais de la chronologie, une forme de logique à l'existence. C'est ainsi que l'adulte se demande ce que l'adolescent eût pensé de son avenir désormais passé. Ainsi, encore, que je tente de joindre mes deux bouts, mes trois mille états d'esprit, d'établir un contact avec ma défunte réalité. Disons que cette dernière trouve, en soi, mon histoire un rien insignifiante. Par contre, en tant que vision de son propre avenir, elle lui apparaît comme inévitable et, de ce fait, adorable. Comment, d'ailleurs ne pas éprouver une forme de tendresse envers une illusion à venir ? Parlez-moi de mes ratages futurs, envisagez un événement s'apprêtant à redonner à mon sourire un air d'heureuse déroute, faites ! osez ! prophétisez, cartes sur table, et vous me verrez revivre par anticipations tous les temps et modes d'une vie rêvée. Seulement, je ne suis pas certain de pouvoir vraiment entrer en contact avec celui que j'étais dix ans plus tôt. Facile de se revoir, vaguement, séchant tel contrôle, Platon à la main, Iron-Maiden dans les esgourdes. Facile, mais réducteur. Derrière la photographie mentale se planquent des vérités autrement nuancées. Entre le cliché et la vérité se tient néanmoins, en guise de lien, la nature profonde de l'être. C'est bien par ce lien que mes vingt-sept ou trente ans parviennent tout de même à établir un contact sincère avec mes dix-sept ans. Par ailleurs, en matière de voyage dans le temps, la croyance a valeur de science. Ainsi, du haut de ma maturité, je raisonne en gamin tragique, rejoue de noirs soirs emmurés par des basses et des guitares, revois tomber, comme à la première, des masques et des illusions sereines. Faussaire de l'extrême, je vais jusqu'à gommer les plus édifiantes humiliations De ce fait, ce qui pourrait donner à mon histoire un caractère sincère, singulier et cocasse, restera au fond de ma mémoire. À l'inverse, le branleur s'autorise des regards lointains. En silence ou le son entre les dents, il balance d'un monde l'autre, voit noir là où plus tard apparaîtra un bleu-gris... Malgré sa position privilégiée, il hésite entre la lucidité et l'illusion. En fait, il a probablement d'autres mensonges à fouetter. Et je ne lui donne pas tort. Que faire de soi, en effet, lorsque l'on est censé se détester au futur et au présent ? Impossible de supporter l'existence si l'on ne s'accepte pas (ne serait-ce que de façon erratique). Pour qui parvient à se visualiser avec un minimum de pertinence, la tâche se révèle immense. Le problème se situe toujours plus haut que ciel, au-delà même des galaxies cartographiées. Jeune et vieux à la fois, je perçois et refuse la merde dont je suis fait. Ce qu'il ressort de ce point de vue a des airs de déjà-lu, de défaite programmée pour la grandeur. En ce sens, il s'agit bien d'une continuité. Continuité aussi dans mes dérives ensommeillées ou éveillées, ma tendance naturelle à parcourir nuit et jour les temps de mon existence. De ces vagabondages immobiles ressortent des terreurs familières, des images par trop figées, des noir et blanc, des silences rassurants, des rythmes saccadés, des amours insaisissables, des certitudes fanées et prochaines, du ciment pour les corps dépassés, de la lumière tant tamisée par l'esthète cerveau, de la terreur, lourdeur impressionnée à la façon d'une somatisation sens dessus dessous, amalgames, thèses, synthèses, symboles et, surtout, la réponse quant à la nature du temps. Fidèle à ma démarche primesautière, j'affirme, sans l'ombre d'une preuve, que celui-ci n'existe pas. Cette intuition me vient probablement du sentiment que mes âges ne font qu'un. Et le songe, confortable enfant logé en mon crâne, voit très bien ce que j'entends par là. Connaissant chaque état d'âme, il ne pense pas en termes d'époques ou de périodes, mais d'attraits, de névroses et, plus généralement, de nature. Ainsi, oublier deux secondes sa récente dérive sentimentale pour replonger, le temps d'un vivant somme, en sa jeunesse, nous fait accomplir l'irréalisable rêve d'éternité. En conséquence, ce qui reste à venir m'est assez connu pour ne pas devoir être craint. Demain était fidèle à hier, aujourd'hui aux jours morts-vivants. Il en ressort que la nostalgie n'est pas un amour limité à une période donnée, mais un absolu désir de connaissance charnelle se percevant, à tort, comme désespéré. Autre conséquence, moins évidente, car plus personnelle : les balades urbaines et aériennes, nocturnes et lacustres, diurnes ou sombres, se répètent de façon assez espacée pour pouvoir être perçues comme sensuellement neuves, bizarres, et cependant vivement appréciables. L'unité de l'être, s'il faut en trouver une, se situe dans le domaine de l'irraisonné. Peur irraisonnée, calme irraisonné, joie irraisonnée, donnent à l'individu un noyau autrement plus stable et cohérent que les différents masques et attitudes qu'il adopte au cours de son existence. Les états dits de conscience modifiée (que l'on ferait mieux de qualifier de conscience ouverte ou encore conscience libre) sont à ce titre révélateurs de la vision que chacun se fait de l'Éden et de son envers. Le temps d'un somme ou d'un assoupissement, d'un coup de théâtre ou d'un coup d'archet, je retrouve ainsi bien plus que ces dix-sept ans idéalisés, puisque, pitoyablement ou superbement, me voilà moi. L'appel d'air que voilà. Plein la tête. Soudainement. Du vide à fond la caisse. Des litres de vide tout juste imbibés de cette fragrance antique. Celle qui m'a accompagné d'un bout à l'autre, à des moments divers et souvent anodins. Pas de ces parfums que l'on hume. Plutôt de ceux que nous sommes les seuls à pouvoir percevoir. Signes subjectifs, avertissements internes d'un instant particulier, instant à saisir. Ce coup-ci, c'est le moment ou jamais. Derrière, peu de chances qu'une telle occasion se représente. Peu de chances que quoi que ce soit se représente. 

                                            © Arnaud Guéguen